Reconnaissance
C’est une très jolie vallée en pente douce. Pass of Glencoe, en Ecosse. Je suis tourné vers la descente, assis sur un banc de pierre et je parcours des yeux ce petit chemin qui serpente jusqu’à mes pieds et continue derrière mon dos. L’herbe est haute et hirsute, signe que cette vallée n’est ni habitée, ni cultivée. Une vallée sauvage, dans un mélange de vert, de gris, de brun et de violet, propre aux paysages de montagne ou aux landes tourbeuses, saupoudrée de bruyère sur laquelle s’accroche de la laine de mouton qui s'effiloche dans les rafales de vent.
La pente est irrégulière, parsemée de pierres et de gros blocs à moitié recouverts. Il y’a ce petit pont en granit très sommairement taillé et d’âge indéfini, situé au-dessus d’un cours d’eau glacé, et déversant son chemin de terre qui s’écoule dans la vallée avant de se soustraire à mon regard dans une courbe gauche. Comme un petit cours sombre et figé dans l’espace et le temps, qui accompagne le ruisseau, comme la mort accompagne la vie et parfois la croise.
Il y’a un peu de vent, le ciel est gris mais il ne pleut pas. Je me sens bien et je suis en sécurité. Certainement l’endroit le plus sûr au monde.
Et tout d’un coup il est là, devant moi. Il a son petit blouson bleu des années 70 et ses longs cheveux sont balayés par le vent. Il me sourit et ne sais pas encore qui je suis. Ses bonnes joues rouges, ses taches de rousseur, ses dents du bonheur… ce petit garçon de 3 ans, c’est moi…
Il est maintenant dans mes bras, sur mon côté gauche, la main posée sur mon épaule, et il écoute l’histoire que je lui raconte. Son histoire. La vie qu’il a vécu avant de devenir moi. Il apprend qu’il n’a pas eu la vie facile, qu’il en a bavé, mais qu’il a serré les dents et n’a jamais abdiqué et qu’il s’en est sorti à chaque fois par le haut. Qu’il a aussi réussi de jolies choses, qu’il s’est marié, a eu de belles petites filles, qu’il a choisi de divorcer pour ne pas tourner le dos à la vie et qu’il est heureux. Qu’il a fait de longues études malgré les difficultés de tous ordres et qu’il est aujourd’hui reconnu dans son travail. Je lui dis que je suis très fier de lui, de sa ténacité et qu’il peut avoir confiance en ses capacités à avancer, à s’en sortir. Qu’il doit apprendre à se respecter, à s’accepter tel qu’il est et à s’aimer, et que grâce à cela, il sera peut-être plus concilient et respectueux envers les autres, même si le monde est parfois dur.
Je lui dis qu’il n’a rien à craindre, que je suis là, que c’est mon rôle d’adulte de veiller sur lui comme je veille sur mes filles et qu’on ne va plus se quitter lui et moi. Il n’a peut-être pas bien réalisé tout ce qui vient de lui être raconté mais je sens qu'il a confiance en moi. Et nous regardons maintenant ensemble cette vallée qui descend et qui va nous ramener au monde.
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